Tergiversations, enlisement, ingérences étrangères, misère galopante, gouvernement en gestation : VERS LE RETOUR À UN CONDOMINIUM EN RDC ?

ACTUALITÉ POLITIQUE

Après avoir décrété 2020 année de l’action, Félix Tshisekedi, surfant sur l’élan d’optimisme né de la requalification de la majorité parlementaire, avait annoncé dans son discours un tantinet triomphal du 14 décembre 2020 devant les deux chambres réunies en congrès le début d’une nouvelle ère de félicité. « Kisalu me banda, musala ebandi, kaji ina anza, mudimu wa bangi », avait-il lancé dans les quatre langues nationales. Obtenue par des manœuvres dolosives pas toujours compatibles avec le droit et la morale, la nouvelle majorité présidentielle baptisée Union Sacrée de la Nation semble avoir du mal à prendre son envol malgré le jeu de chaises musicales observé dans les deux chambres parlementaires qui se sont dotés de nouveaux bureaux. L’impression générale est que le remède qui a été utilisé semble être pire que le mal dont souffrait la défunte coalition FCC-CACH. Protagonistes du jeu politique congolais dans sa configuration actuelle, certaines grandes puissances étrangères à travers leurs ambassadeurs et chefs de missions diplomatiques accrédités ne s’embarassent plus de fleurets mouchetés pour montrer qu’elles ont repris le gouvernail de l’ancien État Indépendant du Congo de Léopold II, unique condominium africain dans lequel elles exerçaient une souveraineté partagée. Pendant ce temps, la situation sociale aggravée par la pandémie planétaire du covid-19 atteint des proportions inquiétantes jusqu’ici insoupçonnées. Les forces négatives qui écument l’Est du pays ont plus que triplé. La société civile, les églises et les oppositions ne cachent plus leur agacement alors que l’Union sacrée de la nation qui devait prendre la mesure de la gravité se gargarise à tourniquer dans sa tour d’ivoire aux allures d’un marché de dupes dont l’issue semble plus que jamais hypothétique.

AMBASSADEURS OU PROCONSULS ?

La conscience politique en République Démocratique du Congo s’est formée à l’époque coloniale sur fond de revendication de l’indépendance et de la souveraineté internationale. 85 ans avant l’accession de la RDC à la souveraineté internationale, la conférence de Berlin sur le bassin du Congo avait décidé de la naissance d’un État Indépendant du Congo, EIC en sigle, dont la régence fut confiée au Roi des Belges Léopold II afin de permettre à toutes les puissances occidentales de l’époque de tirer profit de la position géostratégique du nouvel État dans le cadre du commerce international. Devenu au fil des années le principal pourvoyeur des matières premières indispensables aux industries du Nord, l’actuelle RDC a souvent fait l’objet d’une souveraineté toujours et déjà chahutée. Depuis, tous ceux qui ont porté sur eux les aspirations des Congolais à l’auto-détermination ont été anéantis à l’instar de Simon Kimbangu, Patrice Emery Lumumba ou Laurent Désiré Kabila. Leur destin tragique et celui de leurs partisans a poussé nombre de leurs compatriotes à ne pas trop s’avancer sur le terrain de la revendication de la souveraineté internationale.

Il y a cependant une constance : aussi longtemps que l’État congolais n’aura pas la pleine possession de son autodétermination, le développement et le progrès économique ne resteront qu’un vœu pieux. En d’autres termes, c’est en tirant le meilleur profit possible de son patrimoine culturel, foncier, forestier, minier, maritime ou agricole que la RDC brisera le paradoxe d’un pays potentiellement riche mais vivant en dessous du seuil de la pauvreté. Ceci implique que les ressources naturelles du pays profitent d’abord aux autochtones avant de faire le bonheur des grandes puissances qui ont beau jeu d’alimenter l’instabilité politique afin de récupérer presque gratuitement les ressources naturelles dont leurs économies ont besoin. Il est certes de bonne guerre pour certains pays occidentaux de maintenir le _statu quo ante_ au grand dam des populations congolaises, toutes il revient aux élites des populations opprimées d’imposer le rapport de force compatible avec les intérêts de leurs peuples.

Ce paradigme géostratégique semble avoir été battu en brèche par la gouvernance de l’actuel président de la République. Tout porte à croire que le président Tshisekedi s’est plutôt fait la conviction contraire en pensant que l’expansion économique et social de son pays était fonction de la bonne foi de partenaires étrangers. En témoigne le nombre de voyages qu’il a effectué à l’étranger battant le record de la pérégrination pour un président africain en exercice. « Alors que son prédécesseur ne laissait aucune puissance étrangère lui dicter sa loi, Félix Tshisekedi semble plutôt favorable aux relations paternalistes avec l’occident au point de laisser certains ambassadeurs étrangers intervenir de façon débridée dans le domaine réservé de souveraineté », déplore sous le sceau de l’anonymat un diplomate africain en poste à Kinshasa. C’est le cas des ambassadeurs britannique et américain en qui passent outre les limites leur fixées par la convention de Vienne et ne se gênent même plus de se mêler de la politique intérieure de la RDC. Lorsque le président Tshisekedi annonçait urbi et orbi la création de l’Union sacrée de la nation le 23 octobre 2020, l’américain Mike Hammer ne s’est pas fait prier pour en revendiquer l’initiative en publiant sur les réseaux sociaux les contacts préalables qu’il avait eus avec Modeste Bahati, Jean Pierre Bemba et Moïse Katumbi notamment. Cette manière de considérer les institutions congolaises comme des marionnettes s’est poursuivie avec l’immixtion de certains ambassadeurs dans les discussions sur l’ordre du jour des sessions parlementaires en cours. Ne pouvant se permettre ce genre d’esbrouffe avec Jeanine Mabunda ou son homologue du sénat Alexis Thambwe Mwamba, les ambassadeurs étrangers reçus en audience par Mboso Nkodia Mpuanga et Bahati Lukwebo ne cachent plus les injonctions comminatoires dont ils sont porteurs auprès de leurs hôtes. Ce qui a fait réagir la présidente de la commission sénatoriale chargée des relations internationales : « l’ordre du jour des chambres parlementaires ne peut faire l’objet d’un échange entre les ambassadeurs et les dirigeants aussi bien de l’Assemblée nationale que du sénat. Ça s’appelle tout simplement de l’ingérence. Faisons respecter nos institutions. Nous sommes un État souverain », s’est epanché Francine Muyumba sur les réseaux sociaux.

Pour un professeur du droit international à l’Université de Kinshasa, il revient à Félix Tshisekedi de faire sien l’abécédaire des relations internationales qui veut que les États n’ont que des intérêts et ne peuvent se permettre d’avoir des amis. « Il doit se rappeler que ceux des diplomates qui lui font des yeux doux et obtiennent de lui tout ce qu’ils veulent sont les premiers à le considérer sous cape comme le président d’une transition qui doit nécessairement se terminer en 2023 », a-t-il renchéri non sans évoquer le couperet de l’ambassadeur américain Mike Hammer pour qui « le régime du glissement est mort en 2018 et les élections doivent impérativement se tenir à bonne date en 2023 ».

UNION SACRÉE OU BAL DES CHAUVES

En parlant de l’Union sacrée, chacun de ses sociétaires improvisés y va de sa propre définition. Si pour certains c’est la vision du président de la République pour une gouvernance innovante, pour d’autres elle renvoie à une nouvelle coalition gouvernementale élargie devant servir de cheville ouvrière à la mise en œuvre du projet de société grâce auquel Félix Tshisekedi a été porté à la magistrature suprême.
Du côté des combattants de l’UDPS, des langues se délient pour parler de la plateforme politique du président de la République qui va l’accompagner dans ses futures conquêtes électorales après lui avoir permis de répondre aux aspirations de la population au gouvernement, dans la territoriale, les entreprises publiques et la diplomatie. D’où l’idée du partage du gâteau ayant produit cet appel d’air qui a occasionné le trop plein de la nouvelle majorité présidentielle en un temps record.

Il sied de rappeler que pour l’instant, il n’existe aucune charte, aucun outil conceptuel, aucun document écrit, aucun accord qui sous-tende l’existence réelle de l’Union sacrée de la nation de Félix Tshisekedi. Ce qui signifie que les déclarations d’intention des adhérents ne reposent sur aucune certitude. « Il aurait fallut dans un tel contexte que le président de la République embraye rapidement sur la mise en place du gouvernement et du dispositif de l’Union sacrée dans la territoriale et les entreprises publiques. Les tergiversations qui s’observent ne jouent pas en sa faveur dans la mesure où il a été plus difficile de le rejoindre que de le quitter », commente un chroniqueur politique de la place. Effectivement, il nous revient que beaucoup d’adhérents de l’Union sacrée commencent désormais à se poser des questions sur leur engagement à coup d’insistance de certaines chancelleries et de chantages et promesses de toutes sortes. C’est le cas de l’Ensemble pour la République de Moïse Katumbi qui regimbe dorénavant, du MLC de Jean Pierre Bemba dont la moisson attendue semble d’ores et déjà inférieure aux promesses reçues, et de certains transfuges du FCC obligés de raser les murs toute honte bue pour se frayer une place aux soleil. En ce qui concerne ces derniers, Joseph Kabila les avait prévenus lors de la dernière grande messe de Kingakati dont ils se souviendront comme les disciples de Jésus de souvenaient de la sainte cène. « Ici vous avez l’effectivité du pouvoir, là-bas vous n’avez que des promesses. Ne perdez pas le trésor que vous avez entre vos mains pour le vent », les avait-il exhortés.

Le moins que l’on puisse dire est que l’euphorie et l’effervescence du départ se tassent de plus en plus au fur et en mesure que le gouvernement Sama Lukonde tarde à se mettre en place. Une absence d’optimisme qui profite aux oiseaux de mauvaise augure. L’avocat et mandataire en mines Constant Mutamba, membre du FCC, y est allé de sa comptabilité des jours de l’enlisement. « Le pays vient de totaliser 62 jours sans gouvernement et 158 jours sans conseil des ministres. Pendant ce temps, un fonctionnaire touche 185.000 FC alors qu’un conseiller à la présidence touche 11.000.000 FC sans compter d’autres avantages », a-t-il pesté sur son compte Twitter. Pour l’opposant Seth Kikuni, candidat malheureux à la dernière présidentielle, il n’y a plus rien à attendre de bon du mandat de Félix Tshisekedi. Après la déroute et la disqualification de l’équipe nationale de football en terre gabonaise, il a exprimé son désarroi en des termes alarmistes : »un quinquennat épuisant, de la gabegie financière, de la distraction, du désordre, de la malchance, des taxes inutiles, de la faillite économique, bref que des échecs. Comment voulez vous que l’équipe nationale se qualifie » ? La même désespérance est partagée par l’inénarrable député national Daniel Safu qui remet en cause l’argument selon lequel le FCC aurait mis des bâtons dans les roues du président de la République. « Personne ne l’a empêché de faire quoi que ce soit. C’est un problème d’impréparation. Un président de la République doit être porteur d’une vision. Or le langage politique actuellement est arrimé sur les injures déversées à longueur des journées par des combattants de l’UDPS. Le parti présidentiel n’a pour discours que les injures. Au lieu de prôner le civisme et la formation idéologique, à l’UDPS on entretient l’idiotie et l’injure facile. Où sont passées les valeurs que Lumumba, Mulele et Kasavubu nous ont léguées ? », a-t-il vituperé.

Proche de l’actuel président de la République, l’ACAJ de Georges Kapiamba semble avoir perdu tout espoir devant les difficultés rencontrées par Sama Lukonde pour former son gouvernement. Avec de telles douleurs d’enfantement, pas sûr que le gouvernement tant attendu puisse espérer bénéficier du soutien parlementaire nécessaire aux réformes promises, subodore Georges Kapiamba qui exhorte Félix Tshisekedi à « procéder, s’il échet, à la dissolution de l’Assemblée nationale aux fins de permettre au peuple de se choisir des hommes et des femmes imbus d’un esprit d’État. De la sorte, il sera possible de mettre en place un gouvernement et des institutions en phase avec les attentes de la population », se convainc-t-il, non sans avoir fait le constat que « ladite Union sacrée n’est qu’une simple mue de la coalition FCC-CACH ».

RUÉE VERS 2023

Jamais dans le métabolisme démocratique africain, voire mondial, les doutes n’avaient autant été suscités sur le délai du premier mandat d’un président de la République en exercice. C’est souvent au cours du deuxième ou dernier mandat que des tentatives de tripatouillage constitutionnel pour se maintenir au pouvoir s’observent. La République Démocratique du Congo a inventé sa variante de dilatation du mandat des institutions appelée « glissement ». Aussi Joseph Kabila et les siens avaient-ils « glissé » deux ans durant avant d’organiser les élections générales qui ont conduit notamment à la toute première alternance démocratique et pacifique au sommet de l’État. Tout le monde croyait alors le démon de la transigeance avec les délais constitutionnels exorcisés, surtout que l’opposition radicale qui l’avait dénoncé à cor et à cri tient désormais les rênes du pouvoir. C’était sans compter avec l’appétit qui vient en mangeant. Aussi curieux que cela puisse paraître, les partisans du parti présidentiel avaient été les premiers à estimer que les élections générales ne devraient plus se tenir dans le délai constitutionnel. D’abord les combattants de l’UDPS évoquaient vaille que vaille la pandémie à la covid-19 qui devrait empêcher la tenue des élections à date échue. Après avoir remarqué que tous les pays à travers les mondes n’ont rien changé à leurs calendriers électoraux au plus fort de la pandémie, les zélateurs du parti présidentiel ont commencé à justifier leur phobie des élections par la nécessité d’organiser préalablement un recensement général de la population. Ils semblent ainsi passer par perte et profit le fait qu’en janvier 2015, un projet de loi similaire avait provoqué des émeutes pendant près d’une semaine qui avaient failli de peu de provoquer la chute du régime de l’époque. Malgré les dénégations rituelles habituelles de la hiérarchie de l’UDPS, le directoire de ce parti emmené par Wakwenda en personne a fini par assumer en décrétant que le mandat du président de la République devrait commencer à courir à partir de l’investiture du gouvernement Sama Lukonde. Ce qui signifie qu’il faut s’attendre à des élections au plus tôt en 2026.

Face à ces annonces prémonitoires de mauvais goût, la société civile dans son ensemble a décidé de sortir du bois pour rappeler qu’elle demeurera intraitable sur les délais constitutionnels des mandats des animateurs des institutions, surtout lorsque les résultats ne suivent pas. Cette mobilisation générale contre le dessein de glissement au premier mandat de l’UDPS tranche avec la désespérance de la population qui n’en peut plus de prêter encore foi aux promesses électorales dont elle a été gavée.

Les premiers à donner de la voix furent les évêques catholiques membres de la CENCO qui se sont attirés la foudre des combattants de l’UDPS après avoir publié une feuille de route électorale projetant le chemin critique à suivre jusqu’en 2023. L’épiscopat congolais a dans la foulée battu le rappel du personnel politique catholique qui représente selon Bahati Lukwebo 70% du microcosme politique national. Au cours de la célébration eucharistique organisée à l’intention d’élus et têtes couronnées catholiques le 26 mars dernier à la paroisse Saint Joseph de Limete, le cardinal Fridolin Ambongo n’y est pas allé par le dos de la cuillère. « Votre foi ne peut en aucun cas être utilisée pour servir une idéologie politique ou un système politique quelconque », leur a-t-il balancé à la figure. Les mouvements citoyens de tout bord ont emboîté les pas aux calottes sacrées avant que les protestants haussent le ton à leur tour contre tout report des élections de 2023. Le 27 mars dernier le président de l’Eglise du Christ au Congo, Bokundoa-Bo-Likabe a déclaré sur un ton ferme : « les élections crédibles, transparentes et apaisées méritent impérativement de se tenir en 2023. Nous devrions trouver urgemment un consensus national autour des préalables susceptibles de démarrer officiellement le processus électoral. »

Du côté de la classe politique, l’UDPS et ses partis alliés semble être les seuls à emboucher le refrain du glissement. « Si le parti présidentiel n’y prend garde, son projet de glissement risque d’être la première pomme de discorde qui va faire s’effondrer précocement comme un château de cartes l’Union sacrée de la nation qui est venue à sa rescousse » , craint un député national d’Ensemble pour la République, le parti de Moïse Katumbi qui ne jure que pour les élections en 2023. Dans ce qui reste de Lamuka , Martin Fayulu et Adolphe Muzito se veulent intraitables sur la question de la tenue des élections à bonne date, eux qui ont présenté la semaine passée aux masses estudiantines leur proposition de loi portant réforme de l’actuelle loi électorale, tout en menaçant de mobiliser la rue au cas où. Le FCC pour sa part s’arcboute sur 2023 en espérant manifestement prendre sa revanche sur un ancien partenaire qui lui a fait faux bond à mi-chemin.

Tout se passe comme si en République Démocratique du Congo, les forces vives les plus significatives ne croient plus en la matérialisation de l’Allemagne de l’Afrique promise par le candidat président de la République Félix Tshisekedi à ses électeurs en 2018. On serait tenté de soupçonner une sorte de consensus tacite sur le fait qu’il faut le laisser finir son mandat en créant les conditions de son échec à la prochaine élection présidentielle. C’est à tout le moins ce qu’il y paraît, notamment après la sortie de l’inconditionnel Mike Hammer qui, lui-aussi, a annoncé vigoureusement la mort du régime de glissement. L’avenir est plus que jamais brumeux.

JBD

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